edito

Mai 2007

Pour une République éclairée par la Culture


Nous attachons tous une importance primordiale au sens à donner à nos vies. Pour la grande majorité des gens, la tête et le coeur l’emportent sur le ventre. La culture, l’art, le langage, les signes, cet univers symbolique qui nous distingue de la vie animale est ressenti par nous tous comme notre plus grande richesse. Dans les champs de coton, pour ne pas s’effondrer dans la soumission, les esclaves déportés d’Afrique inventent le blues. Ils créent ainsi les conditions de leur grandeur et notre humanité à tous s’en trouve élargie. Personne n’échappe à cette urgence. On pourrait donc penser que parmi la foison des besoins sociaux auxquels les programmes politiques nous promettent de répondre au mieux, ces questions viennent en premier. C’est souvent l’inverse.

La pensée conservatrice a une explication : il ne s’agirait pas d’enjeux politiques, mais de questions privées. Pour la pensée progressiste, l’appropriation par le plus grand nombre de l’héritage culturel et de la création artistique est au contraire souvent considérée comme un objectif social et politique. Cette option a joué un rôle déterminant dans l’élaboration de l’institution culturelle publique. Celle-ci naît en un temps où les classes populaires sont habitées par une vive espérance d’émancipation. Beaucoup de familles ouvrières croient dans l’élévation culturelle de leurs enfants. Le père, qui ne va pas au théâtre, envisage d’un bon oeil que son fils ou sa fille accèdent un jour à cet art. Les villes ouvrières s’enorgueillissent de leur bibliothèque, de leur école de musique, de leur maison de la culture placées au coeur de la cité comme des flambeaux de l’émancipation humaine. Certes, leur fréquentation touche principalement la partie du peuple la mieux dotée, mais une dynamique est amorcée.

Elle se casse au début des années 90. Une poignée de firmes capitalistes à logique financière prend la main sur la production et la distribution des biens culturels. L’accès à la culture prend trop souvent la forme de la consommation. Beaucoup de messages sont émis non plus d’abord pour ce qu’ils disent, mais pour ce qu’ils rapportent. L’idée qu’il n’existe plus un langage commun fiable se répand. On s’en console par communautés. La parole politique est emportée dans ce discrédit. L’Etat, happé par les logiques libérales, se désengage.

Comme souvent dans son histoire, l’identité française s’est remise à bouger. La partie la plus populaire du peuple a désormais des liens forts avec les civilisations des anciennes colonies. Mais que connaissons-nous vraiment des histoires, des religions, des grandeurs de ces nouveaux héritages qui s’ajoutent à notre histoire commune ? Comment nous saisir de cette richesse sans laquelle une part de nous-même est réduite au silence ou aux cris ?

Pris dans ces bouleversements, l’appareil culturel public se trouve placé sur la défensive. Il lui faut à juste raison se protéger contre la concurrence du marché, contre le populisme. Mais privé de sa dynamique, son image démocratique se brouille. Il apparaît de plus en plus, à tort ou à raison, comme fait par et pour les couches privilégiées de la population. Au même moment, loin de l’institution montent dans les couches populaires, et notamment dans la jeunesse, des univers de sens et de signes à travers lesquels se manifeste de façon autonome ce besoin le prendre la parole... Nous croyons que l’articulation de ces deux sources de culture est seule de nature à rendre au peuple une voix suffisamment puissante pour contrer efficacement les diverses oligarchies qui nous préfèrent toujours en troupeaux désunis.

C’est une urgence, parce que les besoins symboliques n’ont jamais été aussi criants. La révolte des banlieues en est un terrible symptôme. Faute de mots pour se dire et pour entrer dans la conversation, on a la souffrance et la frustration, les cris, les coups, le feu désordonné, sans issue.

Les anciens Grecs avaient inventé le théâtre pour que la collectivité des citoyens ait une occasion régulière d’éprouver sa philia, communauté d’émotion, solidarité vitale justifiant la volonté de construire politiquement la collectivité. Or les besoins non satisfaits, les paroles non dites, les blessures inavouées, la société étouffée par l’absence de regard et de langage communs, tout cela détruit la possibilité même d’une collectivité. Le temps est à nouveau venu d’y apporter une réponse politique et cette réponse passe d’abord par la culture, l’art, l’éducation, la connaissance, la quête du sens et un peu plus de spirituel dans une société toujours plus soumise au matériel.

Nous devons assurer la transmission des héritages à travers un retour massif de l’éducation artistique et culturelle de la maternelle à l’université. Nous devons, en même temps, constituer un vaste pôle culturel d’intérêt général en multipliant sans œillères les articulations entre une institution publique préservée, ce qui émerge et bouillonne dans la société civile et la part du secteur marchand qui n’est pas soumise à la loi du profit maximum. Cela demande que l’Etat régule et quand c’est nécessaire empêche la concentration des pouvoirs culturels et médiatiques entre les mains de quelques firmes.

Nous devons soutenir et accompagner les innombrables initiatives créatives qui partent des habitants des villages et des cités. A travers tous le pays, elles font naître une multitude de petites entreprises qui s’appuient sur la création, l’innovation et l’immatériel. C’est une priorité nationale de favoriser partout cette éclosion en utilisant l’ensemble des outils imaginables : micro-crédits, fonds de garantie, instruments de l’économie solidaire...Il faut enfin rouvrir les chantiers de l’histoire et de la diversité des apports qui font l’identité française vivante, ce qui inclut de refonder les relations Nord-Sud sur la base d’un dialogue rééquilibré entre les civilisations et les cultures.

Nous appartenons à différentes familles de la gauche, et nous voulons que celle-ci porte comme une urgence de premier rang la question du sens et de la culture. Nous l’invitons, dans toutes ses composantes, à engager sans détour ce vaste chantier qui inclut, et bien sûr déborde le choix de voter à gauche le 6 mai. Aujourd’hui, l’histoire nous somme de choisir : d’un côté, un monde qui se vide de sens et de fraternité, de l’autre des sociétés décloisonnées, remises en mouvement où on se connaît et on se reconnaît. Ne doutons pas de notre humanité commune !

Jean Djemad, compagnie Black Blanc Beur, membre du groupement Autre(s)pArts. Jean-Louis Sagot-Duvauroux, écrivain, compagnie malienne de théâtre BlonBa, militant de la gauche antilibérale




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