edito

Décembre 2005

Il n’y a pas de modèles J’ai entendu aujourd’hui pour la 3ème fois un journaliste dire à la radio qu’après 1998, c’était aujourd’hui l’échec du modèle Black Blanc Beur ! Voilà comment un effet, un choc de l’évènement, une image médiatique se substitue à la lenteur humaine de quelques expériences exceptionnelles, réelles et d’autant plus rares que ne faisant ni choc, ni événement, cela n’intéresse que peu de médias.


La seule réalité BBB qu’ils ont perçue est une image : celle de l’équipe de France, l’autre que je connais bien est notre compagnie de danse dont j’ai crée le nom en 1984 et auquel est associé le mythe d’une aventure humaine et artistique qui fait plus envie que pitié. Avec Christine Coudun, la cofondatrice et chorégraphe nous aurions pu nommer BBB « La possibilité d’une île » tellement l’expérience nous a transportée, dans un « vivre ensemble », dont la société civile autour de nous semble privée depuis 20ans. Dans tous les cas et quelle que soit la qualité de cette histoire, il ne s’agit que d’une expérimentation et pas d’un modèle !

Tout est repeint aux couleurs de la démocratie culturelle mais il n’a pas été franchi le mur épais de l’hypocrisie française sur la question des étrangers.

Ce sont des Français qui mettent le feu dans les banlieues et qui le revendiquent à ce titre. Ils ne sont pas tous d’origine des anciennes colonies françaises en Afrique. Et cela fait des années que cela dure car malheureusement durant 25ans « certains entretiennent la flamme ». Il y a ceux qui mettent le feu par absence de maturité politique, lorsqu’ils sont au désespoir et dont on décide de parler (médiatiquement) ou pas selon les besoins en images pour les campagnes électorales. Il y a ceux qui mettent le feu pour stigmatiser les vieilles blessures de la mémoire et réhabiliter des mots comme « bougnoule », couvre-feu et pour en re-symboliser d’autres comme racaille ou karcher. Il y a ceux qui mettent le feu à la pelouse ou aux planches : ceux-là ne sont que des images et des utopies, non pas au sens de directions possibles, mais au sens idéal inaccessible. L’affaiblissement programmé de la vie associative a pour effet de réduire considérablement la participation des habitants organisés dans une société civile, interactive et régulatrice du pouvoir des représentations. L’action artistique est essentiellement portée par la vie associative ; elle est passée pour la majorité des compagnies, avec plus ou moins de bonheur, sous le dispositif politique de la ville. Nous faisons partie seulement depuis 2002 de la minorité d’associations qui est soutenue de façon pérenne par l’Etat. Les moyens, que nous confère cette reconnaissance, sont encore insuffisants malgré l’arrivée récente d’un soutien régional enfin pérenne et global basé sur la confiance en l’expérience des associations. Nous avons donné à la danse hip hop ses lettres de noblesses, écrivent à notre sujet les critiques de danse, pendant que certains de nos interlocuteurs dans les villes ou dans les collectivités territoriales, nous « commandent » 200gr de culture, à consommer en tranches de jambon culturel, pour calmer les jeunes, voire plus si affinité électorale. Le geste artistique est le principe actif de la transformation, pour cela il est nécessaire que les habitants participent à des processus adaptés à la « vitesse » des uns et des autres. Ce n’est pas de la consommation de produits culturels (œuvres ou pas), il faut d’une façon ou d’une autre mettre les mains dans le cambouis ! L’œuvre s’adresse aux perceptions lorsqu’elles existent, le processus consiste à développer ces perceptions.

Le Feu : Le cycle est aussi connu que le rituel, les raisons sont profondes et les opportunismes politiciens récurrents.

Ainsi depuis 1983 c’est de cet avortement de « La Parole » que naissent les feux. Les pseudo grands frères constatent qu’ils ont parlé poliment pour rien avec la honte en prime. Les plus jeunes s’enragent, n’écoutant plus la génération, qui vient de se discréditer avec le pouvoir en place. Le pouvoir en place prend vite la forme de bataillon de policiers, du même âge qu ‘eux, conditionnés et stigmatisés par leurs tutelles et cette fois par un ministre ambitieux, engagé dans la course à la présidence, qui met tout son talent à déplacer la peur pour marquer son terrain. Ces feux sont donc aussi les dégâts collatéraux d’une guerre électorale. La question est culturelle en ce qu’elle pose la question des conditions du « Vivre ensemble » de tous les citoyens de la République à tous les citoyens de la République.

Dans la catégorie : mémoire pourrie sous le tapis

Il est temps de faire un deuil en règle de la mémoire coloniale. La colonisation, laquelle ? Sous quelle forme ? Sans doute les plus récentes car le phénomène de dénie d’existence, la domination politique, économique sont les équations permanentes des sociétés aussi loin que l’on remonte pour situer l’histoire des humains. Ces postures génèrent des comportements victimaires, assistés et dans la même figure, des terroristes, des excités identitaires. Interroger la mémoire, c’est d’abord procéder à une vérification historique des faits, mais une fois la culpabilité des uns et la qualité de victimes des autres enfin établies, ce rétablissement des faits ne sert à rien si on ne procède pas au deuil qui est alors possible ! Si une exploitation de ces faits n’est pas utilisée pour résoudre le problème, la machine identitaire est relancée, nourrie par toutes ses haines, ce qui consolide à nouveau des inimitiés durables. La mémoire dont il est question est celle qui permet ou pas de vivre ensemble. Il ne faut pas la confondre avec les faits historiques. Faits qu’il convient de remettre dans leur contexte historique pour mieux les comprendre. Concevoir cette mémoire est l’enjeu car l’absence de connaissance des faits comme celle des responsabilités des Etats, des collectifs, des hommes, entretiennent des comportements qui relancent sans cesse les hostilités. En France, la réalité des faits au sujet de l’esclavage, des colonisations contemporaines, doit être évoquée puis vérifiée et posée entre les protagonistes afin d’établir une mémoire du futur où ce qui s’appelle pour les uns le pardon et pour les autres la paix intérieure y soient également inscrits. Tant que ce travail actif, volontaire et positif, concernant tout le monde, n’est pas fait, les replis identitaires entretiendront la discrimination sociale. Alors enseigner des faits jusqu’ici tus à l’école sans un débat public, sans une interaction culturelle concernant toute la société civile ne servirait qu’à exacerber les sentiments sans apporter de solutions. Un chef de l’Etat qui demande pardon tout seul, c’est un symbole qui, s’il n’ouvre pas à l’exercice du deuil, est quasi inutile et souvent contre-productif par rapport à l’idée à court terme(souvent électorale) qui l’a inspirée. Accepter de construire ensemble des références de la douleur et de la souffrance pour mieux les dépasser ensemble, ne signifie pas l’oubli, mais la paix.

Lorsque le parlement français a voté en février 2005 une loi stipulant que les programmes scolaires doivent reconnaître le « rôle positif de la présence française outre-mer ». C’est l’illustration de l’ajournement à nouveau de ce deuil. C’est la première fois que la loi républicaine interfère au travail des historiens et des enseignants pour leur demander d’instruire sur une partie de l’Histoire dont on parlait peu jusqu’à présent et à décharge. C’est selon moi du temps perdu pour la paix et une manière de confondre clientélisme et politique. Il n’a jamais été autant urgent de rappeler les capacités de transformation sociale du geste artistique.

Jean Djemad




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